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Entretien avec Emmanuel Mailly et Elie Blanchard, auteurs de l’inclassable performance Rodeo Ranger.

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Issu de la scène noise des années 90, Emmanuel Mailly est un de ces musiciens autodidactes et instinctifs qui a su prendre ses distances face à la musique en considérant que chaque objet cache une matière sonore infinie. Il sculpte inlassablement des strates vibrantes, criantes, bruyantes, frottées, caressées, frappées, un jaillissement brut qui s’agrège et s’entremêle délicieusement. Guidé par l’intuition, il partage avec Elie Blanchard cette recherche effrénée de l’instant, du geste et de l’exploration des marges.

Ce dernier, notamment dans ses performances sous le nom de Yro, explore un nouveau langage cinématographique en entretenant une relation toute particulière à la matière, aux déformations, aux processus et à une dimension narrative jonchées de traces, de rémanences et de sensations. Il fabrique dans cette performance l’intégralité du film à partir de photographies qu’il manipule.

Je les ai rencontrés en janvier 2016 alors qu’ils étaient en résidence à la Grange à Musique de Creil (après des temps de travail à l’Asca de Beauvais l’année dernière) pour finir l’écriture de leur première collaboration performative, un assemblage poignant de fragments de parcours conçu avec de jeunes réfugiés de l’Aisne. Une sorte de ciné-concert mais où le son et l’image sont créés en direct et dont l’histoire tient plus de l’essai-documentaire que de la fiction.

Quel a été le point de départ de cette création ?

Elie Blanchard : On s’est rencontré avec Emmanuel Mailly sur le festival Visionsonic que je co-programmais avec Robin Kobrynski du label V-Atak. Emmanuel y donnait une performance avec l’artiste Haythem Zakaria. Son processus de création sonore par empilement de matières fabriquées en direct raisonnait beaucoup avec ce que j’expérimentais à l’époque dans la performance Eile et dans mon dispositif de banc-titre. L’opportunité de travailler ensemble est arrivée 6 ans plus tard, alors qu’Emmanuel finissait d’écrire l’album Rodeo Ranger, bande son bluesy d’un western imaginaire et noisy. Il cherchait à prolonger cet album sur scène et j’ai été séduit par ses compositions expérimentales mais aussi très narrative, une invitation à la découverte de grands espaces et au voyage.

Emmanuel Mailly : Elie avait travaillé avec des photos dans son précédent projet Triangles Irascibles et il me semblait important que la version de Rodeo Ranger sur scène prolonge l’aspect cinématographique de l’album. En commençant à écrire ensemble, on a rapidement voulu connecter la musique de l’album à ce qui se passe aujourd’hui en Europe et en méditerranée. Nous avons rencontré des jeunes réfugiés via l’association la Boussole et après une discussion avec deux d’entre eux, Thierno et Mamadou, ont leur a demandé s’ils voulaient participer à un projet artistique avec nous. Ce jour là, on a rencontré deux adolescents enthousiastes. On a été touchés par leur énergie, leurs envies, touchés par leurs histoires personnelles, par ce qu’ils ont traversés pour venir en ici.

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On le ressent dès les premières minutes, au delà du travail esthétique et sonore, Rodeo Ranger porte un engagement et un message fort ; et ce quelques semaines après par une poussée historique de l’extrême droite lors des élections régionales (particulièrement dans la région Nord où vivent les jeunes réfugiés avec qui vous avez travaillés) et par une situation internationale inquiétante qui voit des milliers de personnes tenter la traversée chaque jour.

Emmanuel Mailly : Dans cette création, on a choisi d’aborder ces thématiques complexes et d’actualité avec la complicité des jeunes, avec nos mots, en empruntant les leurs, avec nos instruments et notre pratique expérimentale. On a senti le besoin dans nos parcours d’artiste de livrer un regard différent sur les images que les médias nous abreuvent, de présenter ses fragments de parcours singuliers.

Ces prises de positions ne sont pas nouvelles pour moi mais c’est la première fois qu’elles se télescopent ainsi dans mon travail artistique. De par mon second métier, celui d’enseignant, je suis régulièrement confronté à des départs soudain d’élèves dont les parents déboutés du droit d’asile, doivent quitter le territoire français ou changent de région pour tenter d’échapper à l’expulsion. J’ai décidé en 2004 de créer un collectif de défense de sans-papiers sur l’Aisne que j’ai géré quelques années avant de passer la main et de me concentrer sur des communes proches de chez moi comme Chauny où se trouvent les jeunes. J’accompagne des personnes dans les démarches administratives, dans l’accès à un logement, j’essaye de garantir des fournitures scolaires (livres, calculatrices, sacs,…) ou parfois d’organiser des mobilisations dans le département pour sauver des personnes de l’expulsion.

Elie Blanchard : Aujourd’hui bien plus que quand j’ai commencé à faire des créations, je ressens le besoin en tant qu’artiste mais aussi en tant que citoyen de m’approprier des sujets « politique ». Depuis quelques années, je développe beaucoup de projets collectifs ou collaboratifs en questionnant régulièrement le faire ensemble, avec des artistes mais aussi avec des publics amateurs (adolescents, personnes vieillissantes en situation de handicap mental, …). Dans Where do you from come ? (avec Cheveu) j’avais parlé de la construction de la ville de Saint-Ouen par les travailleurs émigrés notamment en partant des fonds des archives photographiques de la ville. Un regard posé sur cette ville de la banlieue nord de Paris où je réside désormais.

Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, faire ensemble, déclencher un débat, une réflexion, sont des choses qui nous motivent pour présenter ce projet, qui au delà de l’aventure artistique a avant tout été une aventure humaine.

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Pendant la performance, on ressent dans vos échanges de regard une recherche constante de dialogue entre vous. Un dialogue sonore lorsque vous interprétez tous les deux la partition musicale qui fourmille de détails et de contrastes. Mais aussi un échange plus subtil quand il s’agit de doser avec précision les silences et l’intention, dont on devine toute la difficulté pour tenir une forme narrative en n’ayant comme seul recours quelques photos et instruments.

Emmanuel Mailly : On qualifie parfois ma démarche de forme électro-acoustique live mais légèrement différée. Différée car toujours en réponse à l’autre : danseur, comédiens, poètes ou ici artiste visuel, avec l’image, l’intention, donnée par Elie dans sa poésie visuelle. Un dialogue s’instaure alors naturellement.

Enfant, j’allais seul très régulièrement au cinéma. C’était le seul lieu culturel que je fréquentais et j’étais fasciné par les bandes sons des films. Elles ont façonné ma conception de la musique, notamment dans l’aspect narratif de ce que je compose.

J’utilise des objets de la vie courante dont j’explore les sonorités face à un micro, je tire de ces expérimentations une sorte de palette sonique dont je sais tirer profit en live tout en laissant la place au hasard, à l’accident. J’ai besoin de me mettre dans l’inconfort, en équilibre instable pour que ma musique existe.

Je suis arrivé en résidence avec la musique déjà écrite, l’album Rodeo Ranger étant sorti quelques mois auparavant. J’ai eu très rapidement la sensation d’être prisonnier de mes compositions. On a essayé de ré-écrire des choses mais au bout de quelques jours, on a tout balayé d’un revers de la main. On a juste gardé l’essence de l’album, les guitares blues, des moments noise et d’autres plus contemplatifs pour fabriquer la bande son du film fabriqué par Elie.

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Elie Blanchard : Fabriquer une expérience cinématographique avec des photos, c’est accepter de raconter une histoire fragmentée. C’est dans ces espaces que je souhaite que le spectateur s’immisce pour en reconstituer les morceaux manquants avec son propre vécu et son histoire personnelle (si bien qu’il y aurait autant d’interprétations de l’histoire que de personnes dans le public).

Ce travail d’écriture entremêlée a permis de tisser ce lien entre nous. Chaque composition est une sorte de réponse à l’image, la force de l’image a été guidée par le son, … Nous avons construit la performance brique par brique en présentant de nombreuses étapes de travail dans les lieux où nous étions en résidence. C’est lors de ces présentations que l’on a pu construire les respirations et le rythme de chaque moment, tout en nous laissant une liberté dans l’interprétation.

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Les jeunes adolescents ne sont pas sur scène avec vous, pourtant ils ont contribué à la création de par leur présence à l’image. On suit principalement deux d’entre eux dans leur périple, comment avez-vous travaillé avec ces derniers ?

Emmanuel Mailly : On a rencontré Thierno et Mamadou une après-midi de juin dans un parc de Chauny où ils avaient l’habitude de jouer au foot. Ces deux jeunes Guinéens nous ont livré leurs histoires familiales et les étapes de leurs incroyables parcours : des milliers de kilomètres en jeep, en bus, à pied, les passeurs, les conditions de vie, la traversée de la Méditerranée, la galère une fois enfin arrivé dans une métropole… Ils nous ont transmis avec énergie et confiance leurs envies et leurs espoirs.

Elie Blanchard : Après cette première rencontre, nous avons commencé à définir les étapes de leur traversée que nous allions porter à l’image et préparé les tournages pour recomposer les fragments de cet essai documentaire. On est allé faire des images en Bretagne, dans la mer, sur le littoral, dans les lieux qu’ils ont fréquentés en arrivant à Paris, dans leur hôtel à Chauny avec les 10 autres jeunes réfugiés qui étaient placés là avec eux, … Chaque rencontre a été l’occasion d’en savoir un peu plus sur eux, de prendre le temps de se connaître et pour nous, de trouver la justesse dans ce que l’on était en train de fabriquer.

Emmanuel Mailly : Il y a quelques temps (en janvier), l’association La Boussole nous a aidé à organiser une présentation de la performance. Ils étaient visiblement très touchés et on a pu échanger sur ce qu’ils avaient vu tout en leur présentant notre dispositif sonore et visuel. Ils ont pu s’essayer à la musique et on a pris des portraits qu’Elie espère pouvoir utiliser dans la performance. Ils ont eux-mêmes fait le développement avec un procédé photographique appelé cyanotype.

Elie Blanchard : On vient d’apprendre que le conseil départemental venait de leur signifier qu’ils allaient être déplacés à Laon dans des appartements. On ne pourra pas faire les dernières images que l’on voulait faire avec eux à l’hôtel. On est content, c’est une nouvelle étape pour eux, plus proche de leur école et enfin dans un lieu qu’ils pourront investir, s’y faire à manger et tenter de se reconstruire après ce long parcours, qui ne fait malheureusement que commencer.

Rodeo Ranger a été présenté pour la première fois le 21 janvier au cinéma Agnès Varda de Beauvais. Prochaines dates à venir sur avoka.fr et plus d’informations sur le projet ici.

About Inside The Black Box

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At the 10th anniversary of the incredible L.E.V. festival in Gijon, Spain, Yro & Sati presented Inside the Black Box, an unusual performance on the new medias stage.  At the same time narrative and experimental, we follow the cosmic journey of a black cube in space.  Erwan, Yro, how did it all start?

Erwan Raguenes (SATI): With Jesse Lucas from our duo SATI, we met Yro for the first time at the Active Layer festival in Creil in 2007 (organised by Julien Appert, also a visual artist).  We were presenting our concert A/V « React ».  At that time we felt the effervescence around what was called « Audio/Video performance », which consisted of an unbreakable link between image and sound.  Yro invited us to a residence at Pixels Transversaux, a creative laboratory for these new forms that he had created at the Generale en Manufacture in the Paris region.  For his part, he was working on audio-visual experimentations (the beginning of his rostrum-camera device), and we decided to do a first public improvisation at the end of the week in residence.  It could be considered the start of Inside the Black Box, we played the music, and he created the video from the manipulation of objects live in front of a camera.

Yro: Around the Pixels Transversaux I created the Visionsonic Festival.  The programming was dedicated to hybrid forms, improvised or experimental, with modern writing, narrative or abstract.  Pixels Transversaux was the workspace, Visionsonic was the meeting space between the public and this emerging scene of artists: Incite/ (Germany), Transforma (Germany), Otolab (Italy), Sculpture (England), Gangpol and Mit (France), Synchronator (Holland), RKO (France) to name but a few… In 2010, with SATI, we created the collective Avoka in order to crystalize all these energies around some artists, and to produce and diffuse our creations.  Inside the Black Box is the first creation of the collective.

 

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All through Inside the Black Box we can feel this proliferation of ideas and experimentation.  The performance is a mix of animated films in 3D, the manipulation of objects in front of the cameras and the interpretation of a dark electronic music perfectly connected to the black and white images.  We marvel at the flight of a bird animated live on stage or before a luminous sculpture reacting to the music, creating a sort of space-time door.

Yro: The project was derived from research into new cinematic writing by diverting the codes and tools of traditional cinema whilst incorporating interactive and improvised devices.  The sequences in 3D sit along side the moiré, a « gravity box » (a camera, fixed in relation to a box containing balls, films a scene that appears to be filmed in weightlessness), or also a film stop motion created on stage with the help of 8 breakdowns of movement, creating the flight of a bird.  We make the magic and poetry with bits of paper, some balls, some milk and light.

Erwan Raguenes (SATI): After the first version in 2008, we wanted to link the devices of audio-visual interaction and the objects created by Yro.  The real objects filmed on stage influenced the style used later in the 3D creation made by Jesse Lucas (the second half of the duo SATI).  It’s all about the true to and fro between the analogical and the digital, as much on stage as in the creative work done beforehand.  The music was also created with a mix of vintage analogical synthesizers and more modern machines.  Inside the black box is a tribute to the beginnings of cinema and electronic music.

 

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From the first moments of the show, we are transported into the odyssey of the « black box » that cleaves the stars before landing on a white planet.  We do a lot of back and forth between the screen and you on stage, to try and unlock the mysteries of the creation of images and the musical score. 

Unlike many new media projects, we feel your wish to tell us a story and to be accessible to a wide public.  Why did you want to connect all these pictures that could have been simple abstract experimentations?

Erwan Raguenes (SATI): At that time, with SATI, Jesse and I were writing our first show for a young audience, The Odyssey of Rick the Cube.  Yro was experimenting with the manipulation of objects and the three of us wrote this journey of a black cube.  We wanted the public to follow a path whilst entering into a story abstract enough for us have the space for experimentation and improvisation.  Originally the three of us were on stage but for scheduling reasons Jesse is no longer on stage with us.

 Yro: The creation of ITBB is a story all on it’s own.  The project had at least 4 totally different versions.  This project was like a laboratory for us (work on lighting and scenography research, musical forms).  Between today’s version and the first presented in 2008, or the one presented at Scopitone 7 years ago, there’s nothing left.  It’s a project of our youth with its share of attempts. We learnt a lot with this project and we still have the pleasure of being invited to present it today.

 

You exchange looks during the whole performance.  Erwan, whilst interpreting the music, watches the screen and reacts musically to what’s happening.  Yro, in his manipulations seems to respond to the music.

 Erwan Raguenes (SATI): The connexion between us is primordial.  The show is very written; the scenes have a precise order.  But in this writing, there are spaces of visual and sound improvisations.  Yro manipulates a large number of objects and I interpret most of the music on synthesizers and machines.

Yro:  It’s in these spaces of freedom that we find the pleasure of being on stage.  It’s this fragility, this imperfection that allows us to embark the public on this black and white, oscillating, vintage adventure.

 

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Inside the black box was created nearly 7 years ago, have you done any other projects together since?

 Yro:  With Erwan, we worked together on another project, Triangles Irascibles that developed this research on new cinematic writing.  By manipulating photographs (family archives and original photos), I tackle my relationship to family and death.  Erwan composed the sound track of this experience.  Erwan and Jesse have since done the second part of the adventures of Rick: Rick the cube and the Mystery of Weather whilst still playing their duo SATI.

Erwan Raguenes (SATI): The three of us have also collaborated on interactive installations that mix analogical and digital technologies such as the Dyskograf, a graphic disk reader that has been presented at a large number of festivals!

More : http://www.insidetheblackbox.net

Translation of the article that appeared in the Spanish magazine TENMAG :  http://www.tendenciasfashionmag.com/lev-2016-a-lo-grande-tenmag/

A propos d’inside the Black Box

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A l’occasion du Xème anniversaire de l’incroyable festival L.E.V. à Gijon en Espagne, Yro & Sati ont présenté Inside The Black Box, une performance atypique dans la scène nouveaux médias. A la fois expérimentale et narrative, on suit le voyage cosmique d’un cube noir dans l’espace. Erwan, Yro, comment tout à commencé ?

Erwan Raguenes (SATI) : Avec Jesse Lucas de notre duo SATI, nous avons rencontré Yro pour la première lors du festival Active Layer à Creil en 2007 (organisé par Julien Appert, également artiste visuel) . Nous y présentions notre concert A/V « React ». A cette époque, on ressentait l’effervescence autour de ce que l’on appelait “la performance Audio/Vidéo” qui consistait à créer un lien insécable entre l’image et le son. Yro nous a invité en résidence aux Pixels Transversaux, un laboratoire de création autour de ces nouvelles formes, qu’il avait créé à la Générale en Manufacture en région parisienne. De son côté, il travaillait sur des expérimentations audiovisuelles (les débuts de son dispositif de banc-titre), et nous avons décidé de faire une première improvisation en public à la fin de la semaine de résidence. On peut considérer qu’il s’agit des prémices d’Inside the Black Box, nous jouions la musique, et lui créait la vidéo à partir de manipulation d’objets en direct devant une caméra.

Yro : Autour des Pixels Transversaux j’ai créé le festival Visionsonic. La programmation était dédiée aux formes hybrides, improvisées ou expérimentales, à des écritures modernes, narratives ou abstraites. Les Pixels Transversaux était l’espace de travail, Visionsonic quant à lui était l’espace de rencontre entre le public et cette scène émergente d’artistes : Incite/ (Allemagne), Transforma (Allemagne), Otolab (Italie), Sculpture (Angleterre), Gangpol and Mit (France), Synchronator (Hollande), RKO (France) pour ne citer qu’eux… En 2010, on a créé avec SATI le collectif Avoka afin de cristalliser toutes ces énergies autour de quelques artistes, et de produire et diffuser nos créations. Inside the black box est la première création du collectif.

 

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Tout au long d’Inside the black box, on ressent ce foisonnement d’idées et d’expérimentations. La performance est un mélange de films en animation 3D, de manipulation d’objets devant des caméras et de l’interprétation d’une musique électronique sombre parfaitement connectée aux images en noir et blanc. On s’émerveille devant l’envol d’un oiseau animé en direct ou qu’une sculpture lumineuse réagisse à la musique en créant une sorte de porte spatio-temporelle.

Yro : Le projet découle d’une recherche de nouvelle écriture cinématographique en détournant les codes et les outils du cinéma traditionnel tout en y incorporant des dispositifs interactifs et improvisés. Les séquences en animation en 3D côtoient des moirages, une “boite à gravité” (une caméra, fixe par rapport à une boite où se trouvent des billes, filme une scène qui semble être filmée en apesanteur), ou encore un film stop motion créé sur scène à l’aide de 8 décomposition de mouvement, crée l’envol d’un oiseau. On fabrique la magie et la poésie avec des bouts de papiers, quelques billes, du lait et de la lumière.

Erwan Raguenes (SATI) : Après la première version improvisée en 2008, nous avons voulu lier des dispositifs d’interaction audiovisuelle et les objets créés par Yro. Les objets réels ainsi filmés sur scène ont influencé le style utilisé plus tard dans la création 3D réalisée par Jesse Lucas (la deuxième moitié du duo SATI). Il s’agit d’un véritable aller-retour entre l’analogique et le numérique, tant sur scène que dans le travail de création en amont. La musique également a été créée avec un mélange de synthétiseurs analogique et vintage et des machines plus modernes. Inside the black box est un hommage au prémices du cinéma et de la musique électronique.

 

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Dès les premières minutes du spectacle, on est transporté dans l’odyssée de la “black box” qui fend les étoiles avant de se poser sur une planète blanche. On fait beaucoup d’aller-retours entre l’écran et vous sur scène, pour tenter de percer les mystères de la création des images et de l’écriture musicale. Contrairement à beaucoup de projets nouveaux médias, on sent la volonté de nous raconter une histoire et d’être accessible à un public très large. Pourquoi avez vous voulu connecter tous ces tableaux qui auraient pu être de simples expérimentations abstraites ?

Erwan Raguenes (SATI) : A cette époque, avec SATI, Jesse et moi écrivions notre premier spectacle jeune public L’odyssée de Rick le cube. Yro expérimentait autour de la manipulation d’objets et nous avons écrit tous les trois ce voyage d’un cube noir. On voulait que le public suive un parcours tout en rentrant dans une histoire suffisamment abstraite pour que cela nous laisse de la place pour l’expérimentation et l’improvisation. Originellement, nous étions trois sur scène mais pour des raisons d’emplois du temps, Jesse n’est plus sur scène avec nous.

Yro :  La création de ITBB est une histoire à elle toute seule. Le projet a eu au moins 4 versions totalement différentes. Ce projet était pour nous comme un laboratoire (travail sur la lumière et recherche de scénographie, de formes musicales). Entre la version d’aujourd’hui et les premières présentées en 2008, ou encore celle présentée à Scopitone il y a 7 ans, il ne reste plus rien. C’est un projet de jeunesse avec son lot de tentatives. On a beaucoup appris avec ce projet et nous avons le plaisir d’être invités encore aujourd’hui à le présenter.

Vous échangez des regards pendant toute la performance. Erwan, tout en interprétant la musique regarde l’écran et réagit musicalement à ce qui s’y déroule. Dans ces manipulations Yro semble se caler sur la musique.

Erwan Raguenes (SATI) : La connexion entre nous est primordiale. Le spectacle est très écrit, les scènes ont un ordre précis. Mais dans cette écriture, il y a des plages d’improvisations visuelles et sonores. Yro manipule un grand nombre d’objets et j’interprète la plupart des morceaux aux synthétiseurs et aux machines.

Yro :  C’est dans ces espace de liberté que l’on trouve le plaisir d’être sur scène. C’est cette fragilité, cette imperfection qui nous permet d’embarquer le public dans cette aventure en noir et blanc, oscillante et vintage.

 

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Inside the black box a été créé il y a presque 7 ans, avez vous fait d’autres projets ensemble depuis ?

Yro : Avec Erwan, on a travaillé ensemble sur un autre projet Triangles Irascibles qui développe cette recherche d’une écriture cinématographique nouvelle. En manipulant des photographies (des archives familiales et des clichés originaux), j’ aborde mon rapport à la famille et la mort. Erwan a composé la bande son de cette expérience. Erwan et Jesse ont depuis fait la deuxième partie des aventures de Rick : Rick le cube et les mystères du Temps tout en continuant à jouer leur duo SATI.

Erwan Raguenes (SATI) : Nous avons également collaboré tous les trois sur des installations interactives qui mélangent l’analogique et les technologies numériques tel que Dyskograf, un lecteur de disque graphique qui a été présenté dans un très grand nombre de festivals !

Plus : http://www.insidetheblackbox.net

Traduction de l’article paru sur le magazine espagnole TENMAG :  http://www.tendenciasfashionmag.com/lev-2016-a-lo-grande-tenmag/

Interview with Yro: Triangles Irascibles, Rodeo Ranger, Where do you come from: the start of a new cinematic experience

Elie Blanchard, also known as Yro, was invited last month to the International Intangible Heritage Film Festival in Jeonju (South Korea) to present his performance Triangles Irascibles, as well as an original creation for the opening of the festival.  This is a good opportunity to come back to his artistic approach, which fits into this –not so new- wave of « new media » projects.  Yro has accompanied this movement for more than 10 years, creating; in particular, several founding works like Eile, an experimental cinematic performance or the Synthome cycle with Transforma…

In his latest experimental performances, he works with the photographic medium and a shoot apparatus inspired by the animation rostrum to create an experience close to cinema.

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Yro manipulate a photo in front of his camera.

Yro, tell us how you integrated this new material into your visual art?

YRO: Through the back door, by chance, as often happens in my work.  I was in residence in Brazil at the Aberto Workshop, invited to propose a carte blanche.  After several weeks spent exploring dozens of possibilities, filling up pages of ideas, wishes, infinite geometric forms…I was totally lost and rather lonely.  I don’t really know why I asked my parents to send me some photos of the family that were in an old box. I knew my mother would play along; she likes that kind of mission.  The result was way more than my hopes.  When I started manipulating these photos, « interpreting » them, a new form appeared that was obvious.  I had at last distanced my artistic approach from the mirages of abstraction.

These first experiences were the origins of Triangles Irascibles, a performance where I mix family archives with photos that I took in the Paris suburbs.  The story it tells isn’t my own but it could have been.

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Triangles Irascibles - Performance of Triangles Irascibles in Grece at ADAF Festival

So, some of these images aren’t yours?

YRO: I didn’t make them, but taking the time to look at them and putting them into relation for the performance is a creative work as much as making them.  They become my work even though they continue to exist as family archives.

In my work, I’ve always used objects I’ve found, diverted.  I spend a lot of time looking for the hidden meaning of a volume, a material, what it carries, by maintaining an emotional relationship with it.  I touch the objects, manipulate them, see them grow old and change with time.

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Materials used in the performance Eile.

With the use of photographs, my first impressions were of fear, fear of losing the evocative power of the object, of its abstraction.  In fact, the different experiences of the spectators that I received are very interesting.  The performing form creates a balance between suggestion and free interpretation of the fixed image to make a narrative and introspective experience.

The test of time, the interpretation and reinterpretation of a work makes your creative process fragile and in perpetual movement.  Since 2008, Elie has been presented in twenty countries, Triangles Irascibles has been translated into 9 languages, the trilogy withe the Germans of Transformer covers 10 years of work, yet some of these works like  Haeneyo and Where do you from come? , commissioned by institutions have had shorter lives…

YRO : Where do you come from ? with the rock group Cheveu for the Cité nationale de l’immigration à Paris.  Haeneyo was made for the opening of the heritage museum festival in Jeonju. The principle reflections of these two institutions are about archives and the presentation of cultural and historical heritage.  The difficulty wasn’t so much about what material I was going to have to use but more about my position in relation to it and the dialogue that I could construct.

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In Where do you come from ?, Yro was the operator of an imaginary photographic laboratory

In this work, created for the national Cité of immigration history, apart from the incredible length of time spent classifying, notating and numbering the hundreds of photos, one of my responses was the staging of an imaginary photographic laboratory.  My role in the performance was that of an operator of machines and chemicals used in the silver image development process, the person who reveals the images.  I used the archive photos of St Ouen, which date from the 1930’s to 1950, documents rarely shown to the public.  These archives document the form of this town, its industrial past and the daily life of the migrant population of that time.  This performance was presented to 1500 people gathered together for an evening at the Fete de la Musique in the decorative arts building built in 1931 for the international colonial exhibition at the Paris Porte Dorée.  The work in situ, the symbolic weight  of this place, along with the creation, makes inseparable links.

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In the same way, it seems improbable to me to present Haeneyo anywhere else but South Korea.  This creation shows women of the sea, women divers from the island of Jeju-do.  I was lucky enough to have access to an incredible collection of images showing these women fishing, trying to get warm round a fire, in intimate moments or their daily life, impressive in their costume and their equipment, faces covered with their mask, often very old, their skin wrinkled from staying too long under water. Who else better than the Korean public to understand the emotion I felt when I discovered these images and that I tried to convey, in my own way.

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One of the numerous archives from the National Intangible Heritage Centre entrusted to Yro for the realisation of an original work.

For the past year you’ve been collaborating with the experimental musician Emmanuel Mailly for the creation of a new performance : Rodeo Ranger.  You’ve just presented a stage of this work at the Agnès Varda cinema in Beauvais.  In this creation you involve young refugees from Guinea and Eritrea, actually accommodated in Aisne, in the writing process and in the production of the material.  In the past you have collaborated several times with different populations ( adolescents  in the series of videos Black & White, adults with disabilities in l’œil acidulé, …).  Are you looking to establish this relationship ?

YRO : Ranger is very different.  With Emmanuel, we were looking to get these young people on board when we were writing the project.  No structure asked us to do it, there is no institutionalized socio-cultural project that justifies obtaining grants behind this.  We had total freedom, a necessary freedom to find accuracy and not betray the confidence these young people had in us.

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Presentation of Rodeo Ranger in Beauvais a few days ago.

The creation exists through our mutual energy and our wish to take the time & gage the rhythm of this coming together.  These days, it’s important that everyone commits to making space, to creating links and to doing things together, because it’s surely not by turning inwards on ourselves or by restraining individual liberties that we will live in a fairer world.

Rodeo  Ranger will be presented the 21 January in Beauvais after a series of residences at the Grange à Musique in Creil.

Entretien avec Yro : les prémices d’une nouvelle expérience de cinéma

Elie Blanchard connu aussi sous le nom de Yro était l’invité le mois dernier de l’International Intangible Heritage Film Festival à Jeonju (Corée du Sud) pour présenter sa performance Triangles Irascibles, ainsi qu’une création originale pour l’ouverture du festival. Une belle occasion pour revenir sur sa démarche artistique, une des plus sensible de cette - plus si nouvelle – vague de projets “nouveaux medias”. Pendant plus de 10 ans, Yro a accompagné ce mouvement, en créant notamment plusieurs œuvres fondatrices à l’instar de Eile, performance de cinéma expérimental ou encore le cycle Synthome avec Transforma…

Dans ses dernières expérimentations performatives, il travaille autour du médium photographique et d’un dispositif de prise de vue inspiré du banc-titre.

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Yro manipulant une photo devant sa caméra.

Comment as-tu intégré cette nouvelle matière dans ton travail plastique ?

YRO : Par la petite porte, un peu par hasard, comme souvent dans mon travail. J’étais en résidence au Brésil à l’Atelier Aberto, invité pour une carte blanche. Après plusieurs semaines passées à explorer des dizaines de pistes, à remplir des feuilles d’idées, d’envies, de formes géométriques infinies… j’étais totalement perdu ; et assez seul. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai demandé à mes parents de m’envoyer des photos de famille puisées dans une vieille boîte. Je savais que ma mère allait se prendre au jeu, elle aime ce genre de missions. Le résultat a été au delà de mes espérances. En commençant à manipuler ces photos, à les « interpréter », cette nouvelle forme est apparue comme une évidence. Je venais enfin d’éloigner ma démarche artistique des mirages de l’abstraction.

Ces premières expérimentations ont été la genèse de Triangles Irascibles, performance dans laquelle je mélange des archives familiales et des photographies que j’ai prises dans Paris et sa banlieue. Ce qui s’y raconte n’est pas mon histoire personnelle, mais elle aurait pu l’être.

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Triangles Irascibles - Performance de Triangles Irascibles en Grèce dans le cadre du festival ADAF

Une partie de ces images ne sont donc pas les tiennes ?

YRO : Elles n’ont pas été faites par moi, mais prendre le temps de les regarder et de les mettre en relation pour la performance est un travail de création tout autant que leur production. Elles deviennent mon œuvre même si elles continuent à exister en tant qu’archives familiales.

Dans mon travail, j’ai toujours utilisé des objets trouvés, détournés. Je passe beaucoup de temps à chercher le sens caché d’un volume, d’une matière, de ce qu’elle véhicule, en entretenant avec elle une relation affective. Je touche les objets, les manipule, je les vois vieillir, changer avec le temps.

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Matériaux utilisés dans la performance Eile.

Quand j’ai commencé à utiliser des photographies, j’ai eu peur de perdre la force évocatrice de l’objet, de son abstraction. En fait, les différentes expériences des spectateurs qui m’ont été rapportées sont très intéressantes. L’image photographique crée un équilibre entre suggestion et libre interprétation et laisse la place à sa propre expérience narrative et introspective.

L’épreuve du temps, l’interprétation et réinterprétation d’une œuvre rendent ton processus de création fragile et en mouvement perpétuel. Depuis 2008, Eile a été présenté dans une vingtaine de pays, Triangles Irascibles a été traduit dans 9 langues, ta trilogie avec les allemands de Transforma s’étale sur 10 ans de travail, pourtant certains de tes travaux comme Haeneyo et Where do you from come ?  ont eu des vies plus courtes…

YRO : Where do you from come ? avec le groupe de rock Cheveu a été réalisée pour la Cité nationale de l’histoire de l’immigration à Paris. Haeneyo pour l’ouverture du festival du musée du patrimoine de Jeonju. Il s’agit de deux institutions dont une des réflexions principales se situe autour des archives et de la présentation du patrimoine culturel et historique. La difficulté n’était pas tellement quelle matière j’allais devoir utiliser mais plutôt qu’elle était ma position par rapport à elle et le dialogue que j’allais pouvoir construire.

 

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Dans Where do you from come ?, Yro était l’opérateur d’un laboratoire photographique imaginaire

Dans cette œuvre crée pour la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, outre le temps incroyable passé à classer, à noter et numéroter des centaines de photos, une de mes réponses a été la mise en scène d’un laboratoire de photographie imaginaire. Mon rôle dans la performance était celui de l’opérateur des machineries et des chimies impliquées dans le processus de développement argentique, celui qui révèle les images. J’ai utilisé des archives photographiques de la ville de Saint-Ouen qui datent des années 1930 à 1950, qui sont des documents rarement montrés au public. Ces archives documentent la forme de cette ville, son passé industriel et la vie quotidienne de la population migrante de l’époque. Cette performance a été présentée devant 1500 personnes réunies un soir de Fête de la musique dans ce bâtiment art décoratif édifié en 1931 pour l’Exposition coloniale internationale à la Porte Dorée de Paris. Le travail in situ, la charge symbolique de ce lieu fabrique avec la création des liens indissociables.

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De la même manière, il me semble improbable de présenter Haeneyo ailleurs qu’en Corée du Sud. Cette création montre des femmes de la mer, des femmes plongeuses en apnée de l’île de Jeju-do. J’ai eu la chance d’avoir accès à une incroyable collection d’images montrant ces femmes pendant la pêche, tentant de se réchauffer autour d’un feu, dans des moments d’intimité ou de vie quotidienne, impressionnantes dans leur costume et leur attirails, visage couvert de leur masque, souvent très âgées, leurs peaux fripées d’être restées trop longtemps sous l’eau. Qui d’autre mieux que le public coréen pour comprendre l’émotion que j’ai ressenti en découvrant ses images et que j’ai tenté de lui transmettre, à ma manière.

 

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Une des nombreuses archives du National Intangible Heritage Center confiée à Yro pour la réalisation d’une œuvre originale.

Depuis un an, tu collabores avec le musicien expérimental Emmanuel Mailly pour la création d’une nouvelle performance : Rodeo Ranger.  Vous venez de présenter une étape de ce travail au cinéma Agnès Varda à Beauvais. Dans cette création, vous impliquez des jeunes réfugiés de Guinée et d’Afrique, actuellement accueillis à l’Aisne, dans le processus d’écriture et de production de la matière. Tu as dans le passé plusieurs fois collaboré avec différents publics (des adolescents dans la série de vidéos Black & White, des adultes en situations de handicap avec l’œil acidulé, …), es-tu à la recherche de cette mise en relation?

YRO : Je ne m’engage dans ce type d’expériences que quand elles permettent une vraie rencontre. C’est une chance de pouvoir partager ces moments de vie, avec toutes les difficultés, les doutes et le plaisir inhérents au processus créatif.

Pour Rodeo Ranger, nous avons cherché avec Emmanuel à embarquer ces jeunes dans l’aventure lorsque nous étions en train d’écrire le projet. Aucune structure ne nous a demandé de le faire, il n’y a pas de projet socio-culturel justifiant l’obtention de subventions derrière notre démarche. Nous voulons une liberté totale, une liberté nécessaire pour trouver une justesse et ne pas trahir la confiance que ces jeunes nous accordent.

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Présentation de Rodeo Ranger à Beauvais en novembre 2016.

La création existe par notre énergie commune et notre envie de prendre le temps de la rencontre. Aujourd’hui, c’est important que chacun s’engage à fabriquer ces espaces, à tisser des liens et faire des choses ensemble, car ce n’est sûrement pas en se repliant sur soi-même ou en restreignant les libertés individuelles que l’on fera face à la folie du monde.

Rodeo Ranger sera présentée le 21 janvier à Beauvais après une série de résidences à la Grange à Musique de Creil.