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Entretien avec Yro : les prémices d’une nouvelle expérience de cinéma

Elie Blanchard connu aussi sous le nom de Yro était l’invité le mois dernier de l’International Intangible Heritage Film Festival à Jeonju (Corée du Sud) pour présenter sa performance Triangles Irascibles, ainsi qu’une création originale pour l’ouverture du festival. Une belle occasion pour revenir sur sa démarche artistique, une des plus sensible de cette - plus si nouvelle – vague de projets “nouveaux medias”. Pendant plus de 10 ans, Yro a accompagné ce mouvement, en créant notamment plusieurs œuvres fondatrices à l’instar de Eile, performance de cinéma expérimental ou encore le cycle Synthome avec Transforma…

Dans ses dernières expérimentations performatives, il travaille autour du médium photographique et d’un dispositif de prise de vue inspiré du banc-titre.

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Yro manipulant une photo devant sa caméra.

Comment as-tu intégré cette nouvelle matière dans ton travail plastique ?

YRO : Par la petite porte, un peu par hasard, comme souvent dans mon travail. J’étais en résidence au Brésil à l’Atelier Aberto, invité pour une carte blanche. Après plusieurs semaines passées à explorer des dizaines de pistes, à remplir des feuilles d’idées, d’envies, de formes géométriques infinies… j’étais totalement perdu ; et assez seul. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai demandé à mes parents de m’envoyer des photos de famille puisées dans une vieille boîte. Je savais que ma mère allait se prendre au jeu, elle aime ce genre de missions. Le résultat a été au delà de mes espérances. En commençant à manipuler ces photos, à les « interpréter », cette nouvelle forme est apparue comme une évidence. Je venais enfin d’éloigner ma démarche artistique des mirages de l’abstraction.

Ces premières expérimentations ont été la genèse de Triangles Irascibles, performance dans laquelle je mélange des archives familiales et des photographies que j’ai prises dans Paris et sa banlieue. Ce qui s’y raconte n’est pas mon histoire personnelle, mais elle aurait pu l’être.

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Triangles Irascibles - Performance de Triangles Irascibles en Grèce dans le cadre du festival ADAF

Une partie de ces images ne sont donc pas les tiennes ?

YRO : Elles n’ont pas été faites par moi, mais prendre le temps de les regarder et de les mettre en relation pour la performance est un travail de création tout autant que leur production. Elles deviennent mon œuvre même si elles continuent à exister en tant qu’archives familiales.

Dans mon travail, j’ai toujours utilisé des objets trouvés, détournés. Je passe beaucoup de temps à chercher le sens caché d’un volume, d’une matière, de ce qu’elle véhicule, en entretenant avec elle une relation affective. Je touche les objets, les manipule, je les vois vieillir, changer avec le temps.

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Matériaux utilisés dans la performance Eile.

Quand j’ai commencé à utiliser des photographies, j’ai eu peur de perdre la force évocatrice de l’objet, de son abstraction. En fait, les différentes expériences des spectateurs qui m’ont été rapportées sont très intéressantes. L’image photographique crée un équilibre entre suggestion et libre interprétation et laisse la place à sa propre expérience narrative et introspective.

L’épreuve du temps, l’interprétation et réinterprétation d’une œuvre rendent ton processus de création fragile et en mouvement perpétuel. Depuis 2008, Eile a été présenté dans une vingtaine de pays, Triangles Irascibles a été traduit dans 9 langues, ta trilogie avec les allemands de Transforma s’étale sur 10 ans de travail, pourtant certains de tes travaux comme Haeneyo et Where do you from come ?  ont eu des vies plus courtes…

YRO : Where do you from come ? avec le groupe de rock Cheveu a été réalisée pour la Cité nationale de l’histoire de l’immigration à Paris. Haeneyo pour l’ouverture du festival du musée du patrimoine de Jeonju. Il s’agit de deux institutions dont une des réflexions principales se situe autour des archives et de la présentation du patrimoine culturel et historique. La difficulté n’était pas tellement quelle matière j’allais devoir utiliser mais plutôt qu’elle était ma position par rapport à elle et le dialogue que j’allais pouvoir construire.

 

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Dans Where do you from come ?, Yro était l’opérateur d’un laboratoire photographique imaginaire

Dans cette œuvre crée pour la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, outre le temps incroyable passé à classer, à noter et numéroter des centaines de photos, une de mes réponses a été la mise en scène d’un laboratoire de photographie imaginaire. Mon rôle dans la performance était celui de l’opérateur des machineries et des chimies impliquées dans le processus de développement argentique, celui qui révèle les images. J’ai utilisé des archives photographiques de la ville de Saint-Ouen qui datent des années 1930 à 1950, qui sont des documents rarement montrés au public. Ces archives documentent la forme de cette ville, son passé industriel et la vie quotidienne de la population migrante de l’époque. Cette performance a été présentée devant 1500 personnes réunies un soir de Fête de la musique dans ce bâtiment art décoratif édifié en 1931 pour l’Exposition coloniale internationale à la Porte Dorée de Paris. Le travail in situ, la charge symbolique de ce lieu fabrique avec la création des liens indissociables.

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De la même manière, il me semble improbable de présenter Haeneyo ailleurs qu’en Corée du Sud. Cette création montre des femmes de la mer, des femmes plongeuses en apnée de l’île de Jeju-do. J’ai eu la chance d’avoir accès à une incroyable collection d’images montrant ces femmes pendant la pêche, tentant de se réchauffer autour d’un feu, dans des moments d’intimité ou de vie quotidienne, impressionnantes dans leur costume et leur attirails, visage couvert de leur masque, souvent très âgées, leurs peaux fripées d’être restées trop longtemps sous l’eau. Qui d’autre mieux que le public coréen pour comprendre l’émotion que j’ai ressenti en découvrant ses images et que j’ai tenté de lui transmettre, à ma manière.

 

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Une des nombreuses archives du National Intangible Heritage Center confiée à Yro pour la réalisation d’une œuvre originale.

Depuis un an, tu collabores avec le musicien expérimental Emmanuel Mailly pour la création d’une nouvelle performance : Rodeo Ranger.  Vous venez de présenter une étape de ce travail au cinéma Agnès Varda à Beauvais. Dans cette création, vous impliquez des jeunes réfugiés de Guinée et d’Afrique, actuellement accueillis à l’Aisne, dans le processus d’écriture et de production de la matière. Tu as dans le passé plusieurs fois collaboré avec différents publics (des adolescents dans la série de vidéos Black & White, des adultes en situations de handicap avec l’œil acidulé, …), es-tu à la recherche de cette mise en relation?

YRO : Je ne m’engage dans ce type d’expériences que quand elles permettent une vraie rencontre. C’est une chance de pouvoir partager ces moments de vie, avec toutes les difficultés, les doutes et le plaisir inhérents au processus créatif.

Pour Rodeo Ranger, nous avons cherché avec Emmanuel à embarquer ces jeunes dans l’aventure lorsque nous étions en train d’écrire le projet. Aucune structure ne nous a demandé de le faire, il n’y a pas de projet socio-culturel justifiant l’obtention de subventions derrière notre démarche. Nous voulons une liberté totale, une liberté nécessaire pour trouver une justesse et ne pas trahir la confiance que ces jeunes nous accordent.

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Présentation de Rodeo Ranger à Beauvais en novembre 2016.

La création existe par notre énergie commune et notre envie de prendre le temps de la rencontre. Aujourd’hui, c’est important que chacun s’engage à fabriquer ces espaces, à tisser des liens et faire des choses ensemble, car ce n’est sûrement pas en se repliant sur soi-même ou en restreignant les libertés individuelles que l’on fera face à la folie du monde.

Rodeo Ranger sera présentée le 21 janvier à Beauvais après une série de résidences à la Grange à Musique de Creil.