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Entretien avec Emmanuel Mailly et Elie Blanchard, auteurs de l’inclassable performance Rodeo Ranger.

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Issu de la scène noise des années 90, Emmanuel Mailly est un de ces musiciens autodidactes et instinctifs qui a su prendre ses distances face à la musique en considérant que chaque objet cache une matière sonore infinie. Il sculpte inlassablement des strates vibrantes, criantes, bruyantes, frottées, caressées, frappées, un jaillissement brut qui s’agrège et s’entremêle délicieusement. Guidé par l’intuition, il partage avec Elie Blanchard cette recherche effrénée de l’instant, du geste et de l’exploration des marges.

Ce dernier, notamment dans ses performances sous le nom de Yro, explore un nouveau langage cinématographique en entretenant une relation toute particulière à la matière, aux déformations, aux processus et à une dimension narrative jonchées de traces, de rémanences et de sensations. Il fabrique dans cette performance l’intégralité du film à partir de photographies qu’il manipule.

Je les ai rencontrés en janvier 2016 alors qu’ils étaient en résidence à la Grange à Musique de Creil (après des temps de travail à l’Asca de Beauvais l’année dernière) pour finir l’écriture de leur première collaboration performative, un assemblage poignant de fragments de parcours conçu avec de jeunes réfugiés de l’Aisne. Une sorte de ciné-concert mais où le son et l’image sont créés en direct et dont l’histoire tient plus de l’essai-documentaire que de la fiction.

Quel a été le point de départ de cette création ?

Elie Blanchard : On s’est rencontré avec Emmanuel Mailly sur le festival Visionsonic que je co-programmais avec Robin Kobrynski du label V-Atak. Emmanuel y donnait une performance avec l’artiste Haythem Zakaria. Son processus de création sonore par empilement de matières fabriquées en direct raisonnait beaucoup avec ce que j’expérimentais à l’époque dans la performance Eile et dans mon dispositif de banc-titre. L’opportunité de travailler ensemble est arrivée 6 ans plus tard, alors qu’Emmanuel finissait d’écrire l’album Rodeo Ranger, bande son bluesy d’un western imaginaire et noisy. Il cherchait à prolonger cet album sur scène et j’ai été séduit par ses compositions expérimentales mais aussi très narrative, une invitation à la découverte de grands espaces et au voyage.

Emmanuel Mailly : Elie avait travaillé avec des photos dans son précédent projet Triangles Irascibles et il me semblait important que la version de Rodeo Ranger sur scène prolonge l’aspect cinématographique de l’album. En commençant à écrire ensemble, on a rapidement voulu connecter la musique de l’album à ce qui se passe aujourd’hui en Europe et en méditerranée. Nous avons rencontré des jeunes réfugiés via l’association la Boussole et après une discussion avec deux d’entre eux, Thierno et Mamadou, ont leur a demandé s’ils voulaient participer à un projet artistique avec nous. Ce jour là, on a rencontré deux adolescents enthousiastes. On a été touchés par leur énergie, leurs envies, touchés par leurs histoires personnelles, par ce qu’ils ont traversés pour venir en ici.

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On le ressent dès les premières minutes, au delà du travail esthétique et sonore, Rodeo Ranger porte un engagement et un message fort ; et ce quelques semaines après par une poussée historique de l’extrême droite lors des élections régionales (particulièrement dans la région Nord où vivent les jeunes réfugiés avec qui vous avez travaillés) et par une situation internationale inquiétante qui voit des milliers de personnes tenter la traversée chaque jour.

Emmanuel Mailly : Dans cette création, on a choisi d’aborder ces thématiques complexes et d’actualité avec la complicité des jeunes, avec nos mots, en empruntant les leurs, avec nos instruments et notre pratique expérimentale. On a senti le besoin dans nos parcours d’artiste de livrer un regard différent sur les images que les médias nous abreuvent, de présenter ses fragments de parcours singuliers.

Ces prises de positions ne sont pas nouvelles pour moi mais c’est la première fois qu’elles se télescopent ainsi dans mon travail artistique. De par mon second métier, celui d’enseignant, je suis régulièrement confronté à des départs soudain d’élèves dont les parents déboutés du droit d’asile, doivent quitter le territoire français ou changent de région pour tenter d’échapper à l’expulsion. J’ai décidé en 2004 de créer un collectif de défense de sans-papiers sur l’Aisne que j’ai géré quelques années avant de passer la main et de me concentrer sur des communes proches de chez moi comme Chauny où se trouvent les jeunes. J’accompagne des personnes dans les démarches administratives, dans l’accès à un logement, j’essaye de garantir des fournitures scolaires (livres, calculatrices, sacs,…) ou parfois d’organiser des mobilisations dans le département pour sauver des personnes de l’expulsion.

Elie Blanchard : Aujourd’hui bien plus que quand j’ai commencé à faire des créations, je ressens le besoin en tant qu’artiste mais aussi en tant que citoyen de m’approprier des sujets « politique ». Depuis quelques années, je développe beaucoup de projets collectifs ou collaboratifs en questionnant régulièrement le faire ensemble, avec des artistes mais aussi avec des publics amateurs (adolescents, personnes vieillissantes en situation de handicap mental, …). Dans Where do you from come ? (avec Cheveu) j’avais parlé de la construction de la ville de Saint-Ouen par les travailleurs émigrés notamment en partant des fonds des archives photographiques de la ville. Un regard posé sur cette ville de la banlieue nord de Paris où je réside désormais.

Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, faire ensemble, déclencher un débat, une réflexion, sont des choses qui nous motivent pour présenter ce projet, qui au delà de l’aventure artistique a avant tout été une aventure humaine.

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Pendant la performance, on ressent dans vos échanges de regard une recherche constante de dialogue entre vous. Un dialogue sonore lorsque vous interprétez tous les deux la partition musicale qui fourmille de détails et de contrastes. Mais aussi un échange plus subtil quand il s’agit de doser avec précision les silences et l’intention, dont on devine toute la difficulté pour tenir une forme narrative en n’ayant comme seul recours quelques photos et instruments.

Emmanuel Mailly : On qualifie parfois ma démarche de forme électro-acoustique live mais légèrement différée. Différée car toujours en réponse à l’autre : danseur, comédiens, poètes ou ici artiste visuel, avec l’image, l’intention, donnée par Elie dans sa poésie visuelle. Un dialogue s’instaure alors naturellement.

Enfant, j’allais seul très régulièrement au cinéma. C’était le seul lieu culturel que je fréquentais et j’étais fasciné par les bandes sons des films. Elles ont façonné ma conception de la musique, notamment dans l’aspect narratif de ce que je compose.

J’utilise des objets de la vie courante dont j’explore les sonorités face à un micro, je tire de ces expérimentations une sorte de palette sonique dont je sais tirer profit en live tout en laissant la place au hasard, à l’accident. J’ai besoin de me mettre dans l’inconfort, en équilibre instable pour que ma musique existe.

Je suis arrivé en résidence avec la musique déjà écrite, l’album Rodeo Ranger étant sorti quelques mois auparavant. J’ai eu très rapidement la sensation d’être prisonnier de mes compositions. On a essayé de ré-écrire des choses mais au bout de quelques jours, on a tout balayé d’un revers de la main. On a juste gardé l’essence de l’album, les guitares blues, des moments noise et d’autres plus contemplatifs pour fabriquer la bande son du film fabriqué par Elie.

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Elie Blanchard : Fabriquer une expérience cinématographique avec des photos, c’est accepter de raconter une histoire fragmentée. C’est dans ces espaces que je souhaite que le spectateur s’immisce pour en reconstituer les morceaux manquants avec son propre vécu et son histoire personnelle (si bien qu’il y aurait autant d’interprétations de l’histoire que de personnes dans le public).

Ce travail d’écriture entremêlée a permis de tisser ce lien entre nous. Chaque composition est une sorte de réponse à l’image, la force de l’image a été guidée par le son, … Nous avons construit la performance brique par brique en présentant de nombreuses étapes de travail dans les lieux où nous étions en résidence. C’est lors de ces présentations que l’on a pu construire les respirations et le rythme de chaque moment, tout en nous laissant une liberté dans l’interprétation.

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Les jeunes adolescents ne sont pas sur scène avec vous, pourtant ils ont contribué à la création de par leur présence à l’image. On suit principalement deux d’entre eux dans leur périple, comment avez-vous travaillé avec ces derniers ?

Emmanuel Mailly : On a rencontré Thierno et Mamadou une après-midi de juin dans un parc de Chauny où ils avaient l’habitude de jouer au foot. Ces deux jeunes Guinéens nous ont livré leurs histoires familiales et les étapes de leurs incroyables parcours : des milliers de kilomètres en jeep, en bus, à pied, les passeurs, les conditions de vie, la traversée de la Méditerranée, la galère une fois enfin arrivé dans une métropole… Ils nous ont transmis avec énergie et confiance leurs envies et leurs espoirs.

Elie Blanchard : Après cette première rencontre, nous avons commencé à définir les étapes de leur traversée que nous allions porter à l’image et préparé les tournages pour recomposer les fragments de cet essai documentaire. On est allé faire des images en Bretagne, dans la mer, sur le littoral, dans les lieux qu’ils ont fréquentés en arrivant à Paris, dans leur hôtel à Chauny avec les 10 autres jeunes réfugiés qui étaient placés là avec eux, … Chaque rencontre a été l’occasion d’en savoir un peu plus sur eux, de prendre le temps de se connaître et pour nous, de trouver la justesse dans ce que l’on était en train de fabriquer.

Emmanuel Mailly : Il y a quelques temps (en janvier), l’association La Boussole nous a aidé à organiser une présentation de la performance. Ils étaient visiblement très touchés et on a pu échanger sur ce qu’ils avaient vu tout en leur présentant notre dispositif sonore et visuel. Ils ont pu s’essayer à la musique et on a pris des portraits qu’Elie espère pouvoir utiliser dans la performance. Ils ont eux-mêmes fait le développement avec un procédé photographique appelé cyanotype.

Elie Blanchard : On vient d’apprendre que le conseil départemental venait de leur signifier qu’ils allaient être déplacés à Laon dans des appartements. On ne pourra pas faire les dernières images que l’on voulait faire avec eux à l’hôtel. On est content, c’est une nouvelle étape pour eux, plus proche de leur école et enfin dans un lieu qu’ils pourront investir, s’y faire à manger et tenter de se reconstruire après ce long parcours, qui ne fait malheureusement que commencer.

Rodeo Ranger a été présenté pour la première fois le 21 janvier au cinéma Agnès Varda de Beauvais. Prochaines dates à venir sur avoka.fr et plus d’informations sur le projet ici.